La justice et le droit : Ce sont les faibles , la masse des gens , qui établissent les lois en fonction de leur intérêt propre

« Ce sont les faibles, la masse des gens, qui établissent les lois en fonction de leur intérêt propre » : cette thèse n’est pas celle de Platon, mais celle de Calliclès, un personnage qu’il met en scène face à Socrate dans son dialogue Gorgias. Elle oppose la loi, présentée comme une invention des faibles, à une prétendue justice naturelle qui donnerait aux plus forts le droit de dominer.
Qui est Calliclès ?
Dans le Gorgias, écrit par Platon au IVe siècle avant notre ère, Calliclès est un jeune Athénien ambitieux, qui se destine à la vie politique et reçoit chez lui le célèbre orateur Gorgias. On le présente parfois comme un sophiste, mais il n’en est pas un : il exprime même du mépris pour les sophistes. Aucune autre source ne mentionne son existence, si bien que l’on ignore s’il a réellement vécu.
La nature contre la loi
Calliclès distingue deux ordres : la loi (nomos), établie par les hommes, et la nature (phusis). Selon lui, la nature montre, chez les animaux comme entre les cités, que le plus fort domine le plus faible et possède davantage. Par « fort », il n’entend pas seulement la vigueur physique, mais l’intelligence et le courage de celui qui ose satisfaire pleinement ses désirs.
Les lois, au contraire, auraient été faites par les faibles, qui sont le grand nombre. Incapables de l’emporter par eux-mêmes, ils proclament que l’égalité est juste, que vouloir plus que les autres est honteux, et célèbrent la modération. Ils façonnent ainsi les meilleurs dès l’enfance, comme on dompte des lionceaux, pour les soumettre. La loi serait donc contraire à la nature : une arme inventée par les faibles pour protéger leurs intérêts et entraver les forts.
La réponse de Socrate
Socrate retourne l’argument. Si la masse est assez puissante pour imposer ses lois au petit nombre, c’est qu’elle est, collectivement, la plus forte ; ses lois sont donc, selon le critère même de Calliclès, conformes à la nature. Calliclès doit alors préciser que les forts sont les « meilleurs » et les plus avisés, ce qui l’oblige à dire en quoi consiste ce « meilleur ».
Socrate soutient ensuite qu’une vie livrée à la démesure des désirs ne peut être heureuse : il la compare à un tonneau percé que l’on ne finit jamais de remplir. Pour lui, l’ordre et la maîtrise de soi font le bonheur de l’âme, et il vaut mieux subir l’injustice que la commettre.
Une question toujours actuelle
La thèse de Calliclès surprend, car on soupçonne plus souvent les lois de servir les puissants que les faibles. Elle constitue l’une des premières critiques radicales du principe démocratique, accusé de consacrer la médiocrité du grand nombre. On l’a souvent rapprochée de la pensée de Nietzsche, qui dénoncera lui aussi une morale née de la faiblesse. Elle pose une question qui reste au cœur de la philosophie du droit : la loi exprime-t-elle la justice, ou seulement un rapport de forces ?


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