GEORGES CLEMENCEAU
Introduction:
Parti du radical-socialisme dans les années 1870, alors à l’extrême gauche de l’échiquier parlementaire, le Vendéen Georges Clemenceau (1841-1929) est, comme avocat et comme homme politique, un orateur brillant, plus à l’aise dans la défense que dans l’attaque, ses réponses cinglantes laissant souvent ses adversaires médusés. Notons d’ailleurs qu’il n’hésite pas à terminer sur le pré, l’arme à la main, une querelle commencée par la plume…
Il est, à cause notamment de ce talent oratoire et des conséquences qu’il a sur le maintien au pouvoir de certains ministres, un des hommes politiques les plus en vue de la IIIe République. Affaire Dreyfus, dans laquelle il défend le capitaine aux côtés de Zola ; scandale de Panamâ ; alliances et contre-alliances politiques ; chutes à grand fracas de ministères et de ministres : son nom revient en permanence dans l’histoire politique mouvementée et trop oubliée de cette IIIe République qui nous légua tant de grands principes républicains et façonna largement notre mystique démocratique.
La guerre le retrouve dam l’opposition, et fait de lui un ennemi permanent du pacifisme et du défaitisme. C’est pourquoi Poincaré le nomme en 1917, à soixante-seize ans, président du Conseil et ministre de la Guerre, à un moment où tout peut encore basculer : revers militaires, mutineries, grèves se succèdent, et l’Allemagne est loin d’être vaincue.
Il explique sommairement sa politique résolument autoritaire, dans ce texte ramassé, concis, rédigé dans la nuit du 18 au 19 novembre. Une politique qui n’est qu’esquissée et se résume déjà à « faire la guerre », comme il le dira en réponse à une interpellation. Sur le plan du style, ce texte est parfois largement emphatique, et même les plumes de nos modernes présidents n’oseraient aller aussi loin dans l’évocation d’une « race française » qui serait l’éternel garant des droits des peuples…
Nous avons conservé les interruptions ou les soutiens exprimés par les députés lors de la lecture de ce discours devant la Chambre. Clemenceau avait tenté de regrouper derrière lui tous les partis, y compris les socialistes, qui n’accepteront pas ses offres. Dans les interpellations qui suivent, son côté offensif se réveille. Il obtient un vote massif de soutien, de 418 voix contre 65 Le «Père la Victoire » reste au pouvoir jusqu’à celle-ci, et il faudra parfois toute son énergie et sa présence sur le front, auprès des généraux comme dans les tranchées — image célèbre de nos anciens livres d’histoire —, notamment lors des dernières grandes offensives allemandes de 1918, pour y arriver.
Discours de GEORGES CLEMENCEAU:
la guerre. rien que la guerre:
Messieurs,
Nous avons accepté d’être au gouvernement pour conduire la guerre avec un redoublement d’efforts en vue du meilleur rendement de toutes les énergies. (Très bien ! très bien !)
Nous nous présentons devant vous dans l’unique pensée d’une guerre intégrale. Nous voudrions que la confiance dont nous vous demandons le témoignage fût un acte de confiance en vous-mêmes, un appel aux vertus historiques qui nous ont faits Français. (Vifi applaudissements.) Jamais la France ne sentit si clairement le besoin de vivre et de grandir dans l’idéal d’une force mise au service de la conscience humaine (très bien ! très bien), dans la résolution de fixer toujours plus de droit entre les citoyens, comme entre les peuples capables de se libérer. (Applaudissements.) Vaincre pour être justes, voilà le mot d’ordre de tous nos gouvernements depuis le début de la guerre. Ce programme à ciel ouvert, nous le maintiendrons. (Vifi applaudissements.) Nous avons de grands soldats d’une grande histoire, sous des chefs trempés dans les épreuves, animés aux suprêmes dévouements qui firent le beau renom de leurs aînés. (Très bien ! très bien !) Par eux, par nous tous, l’immortelle patrie des hommes, maîtresse de l’orgueil des victoires, poursuivra dans les plus nobles ambitions de la paix le cours de ses destinées.
Ces Français que nous fumes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous. (Applaudissements prolongés.) Ils veulent qu’aucune de nos pensées ne se détourne d’eux, qu’aucun de nos actes ne leur soit étranger. Nous leur devons tout, sans aucune réserve. Tout pour la France saignante dans sa gloire, tout pour l’apothéose du droit triomphant. (Applaudissements.) Un seul devoir, et simple : demeurer avec le soldat, vivre, souffrir, combattre avec lui. Abdiquer tout ce qui n’est pas de la patrie. L’heure nous est venue d’être uniquement Français, avec la fierté de nous dire que cela suffit. (Vifi applaudissements.)
Droits du front et devoirs de l’arrière, qu’aujourd’hui tout soit donc confondu. Que toute zone soit de l’armée. S’il doit y avoir des hommes pour retrouver dans leurs âmes de vieilles semences de haines, écartons-les.
Toutes les nations civilisées sont engagées dans la même bataille contre les formations modernes des vieilles barbaries. Avec nos bons alliés, nous sommes le roc inébranlable d’une barrière qui ne sera pas franchie. Au front de l’Alliance, à toute heure et partout, rien que la solidarité fraternelle, le plus sûr fondement du monde à venir. (Applaudissements.)
Champ clos des idéals, notre France a souffert pour tout ce qui est de l’homme. Ferme dans ses espérances puisées aux sources de l’humanité la plus pure, elle accepte de souffrir encore, pour la défense du sol des grands ancêtres, avec l’espoir d’ouvrir, toujours plus grandes, aux hommes comme aux peuples, toutes les portes de la vie. La force de l’âme française est là. C’est ce qui meut notre peuple au travail comme à l’action de guerre. Ces silencieux soldats de l’usine, sourds aux suggestions mauvaises (applaudissements), ces vieux paysans courbés sur leurs terres, ces robustes femmes au labour, ces enfants qui apportent l’aide d’une faiblesse grave : voilà de nos poilus. (Nouveaux applaudissements.) De nos poilus qui, plus tard, songeant à la grande œuvre, pourront dire, comme ceux des tranchées : J’en étais. Avec ceux-là aussi, nous devons demeurer, faire que, pour la patrie, dépouillant nos misères, un jour, nous nous soyons aimés.
S’aimer, ce n’est pas se le dire, c’est se le prouver. (Vifs applaudissements.) Cette preuve, nous voulons essayer de la faire. Pour cette preuve, nous vous demandons de nous aider. Peut-il être un plus beau programme de gouvernement ?
Il y a eu des fautes. N’y songeons que pour les réparer.
Hélas ! il y a eu aussi des crimes, des crimes contre la France, qui appellent un prompt châtiment. (Vifi applaudissements.) Nous prenons devant vous, devant le pays qui demande justice, l’engagement que justice sera faite selon la rigueur des lois. (Très bien! très bien !) Ni considérations de personnes, ni entraînements de passions politiques (vifi applaudissements à gauche, au centre et à droite. — Interruptions sur les bancs du Parti socialiste) ne nous détourneront du devoir ni ne nous le feront dépasser. (Très bien ! très bien !) Trop d’attentats se sont déjà soldés, sur notre front de bataille, par un surplus de sang français. Faiblesse serait complicité. Nous serons sans faiblesse comme sans violence. Tous les inculpés en conseil de guerre. Le soldat au prétoire, solidaire du soldat au combat. Plus de campagnes pacifistes, plus de menées allemandes. Ni trahison, ni demi-trahison : la guerre. (Applaudissements.) Rien que la guerre. Nos armées ne seront pas prises entre deux feux. La justice passe. Le pays connaîtra qu’il est défendu. (Nouveaux applaudissements.)
Et cela, dans la France libre, toujours. Nous avons payé nos libertés d’un trop grand prix pour céder quelque chose au-delà du besoin de prévenir les divulgations, les excitations dont pourrait profiter l’ennemi. Une censure sera maintenue des informations diplomatiques et militaires, aussi bien que de celles qui pourraient troubler la paix civile. (Mouvements divers sur les bancs du Parti socialiste. — Applaudissements à gauche, au centre et à droite.) Cela jusqu’aux limites du respect des opinions. Un bureau de presse fournira des avis — rien que des avis — à qui les sollicitera. En temps de guerre, comme en temps de paix, la liberté s’exerce sous la responsabilité personnelle de l’écrivain. En dehors de cette règle, il n’y a qu’arbitraire, anarchie. (Applaudissements.)
Messieurs, pour marquer le caractère de ce gouverne¬ment, dans les circonstances présentes, il ne nous a pas paru nécessaire d’en dire davantage. Les jours suivront les jours. Les problèmes succéderont aux problèmes. Nous marcherons du même pas, avec vous, aux réalisations dont la nécessité s’impose. Nous sommes sous votre contrôle. La question de confiance sera toujours posée. (Très bien ! très bien !)
Nous allons entrer dans la voie des restrictions alimentaires, à la suite de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Amérique elle-même, admirable d’élan. Nous demanderons à chaque citoyen de prendre toute sa part de la défense commune, de donner plus et de consentir à recevoir moins. L’abnégation est aux armées. Que l’abnégation soit dans tout le pays. (Applaudissements.) Nous ne forgerons pas une plus grande France sans y mettre de notre vie.
Et voici qu’à la même heure quelque chose de notre épargne, par surcroît, nous est demandé. Si le vote qui conclura cette séance nous est favorable, nous en attendons la consécration par le succès complet de notre emprunt de guerre, suprême attestation de la confiance que la France se doit à elle-même, quand on lui demande pour la victoire, après l’aide du sang, l’aide pécuniaire dont la victoire sera la garantie. (Applaudissements.)
Messieurs, cette victoire, qu’il nous soit permis, à cette heure, de la vivre, par avance, dans la communion de nos cœurs à mesure que nous y puisons plus et plus d’un désintéressement inépuisable qui doit s’achever dans le sublime essor de l’âme française au plus haut de ses plus hauts espoirs.
Un jour, de Paris au plus humble village, des rafales d’acclamations accueilleront nos étendards vainqueurs, tordus dans le sang, dans les larmes, déchirés par les
obus, magnifique apparition de nos grands morts. (Applaudissements.) Ce jour, le plus beau de notre race, après tant d’autres, il est en notre pouvoir de le faire. Pour les résolutions sans retour, nous vous demandons, Messieurs, le sceau de votre volonté. (Vifs applaudissements répétés et prolongés à gauche, au centre et à droite.)
Vidéo : GEORGES CLEMENCEAU
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