La conscience et l'inconscient : Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie , mais la vie qui détermine la conscience

« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience » : cette phrase de Karl Marx et Friedrich Engels, tirée de L’Idéologie allemande, résume la conception matérialiste de l’histoire. Elle affirme que les idées des hommes sont d’abord le produit de leurs conditions d’existence réelles, et non l’inverse. Elle est souvent mobilisée en philosophie sur le thème de la conscience et de l’inconscient.
D’où vient la phrase ?
L’Idéologie allemande a été rédigée par Marx et Engels en 1845-1846. Ils y règlent leurs comptes avec Ludwig Feuerbach et les « jeunes hégéliens », leurs anciens compagnons de pensée. Le manuscrit n’a pas trouvé d’éditeur du vivant des auteurs et n’a été publié intégralement qu’en 1932. Marx reprend la même idée en 1859, dans la préface de la Contribution à la critique de l’économie politique : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. »
Une rupture avec l’idéalisme
Pour la philosophie idéaliste, dont Hegel est le grand représentant, l’histoire est le développement de l’Esprit : ce sont les idées qui mènent le monde. Marx et Engels renversent la perspective. Leur point de départ n’est pas ce que les hommes pensent ou s’imaginent, mais les individus réels, leur activité et les conditions matérielles dans lesquelles ils produisent leurs moyens de vivre. D’où leur formule : « À l’opposé de la philosophie allemande, qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. »
La morale, la religion, le droit ou la métaphysique n’ont donc pas d’histoire autonome. Pour comprendre les valeurs d’une société antique, par exemple, il faut partir de ses rapports de production, comme la relation entre maîtres et esclaves, et des techniques de son temps. Dans la préface de 1859, Marx parle d’une « base » économique sur laquelle s’élève une « superstructure » juridique et politique.
Quel lien avec l’inconscient ?
Marx n’emploie pas le mot d’inconscient au sens que lui donnera Freud. Mais sa thèse a une conséquence proche : la conscience ne se connaît pas elle-même. Elle croit produire librement ses idées alors qu’elle est façonnée par des rapports sociaux qu’elle ignore. Engels parlera, dans une lettre de 1893 à Franz Mehring, de l’idéologie comme d’une « fausse conscience ». C’est pourquoi le philosophe Paul Ricœur a rangé Marx, aux côtés de Nietzsche et de Freud, parmi les « maîtres du soupçon » : trois penseurs qui ont appris à douter de ce que la conscience dit d’elle-même.
Limites et débats
- Le risque du déterminisme : si la vie matérielle détermine la conscience, quelle place reste-t-il à la liberté ? Engels lui-même, dans une lettre à Joseph Bloch de 1890, précise que l’économie n’est déterminante qu’« en dernière instance » et que les idées agissent en retour sur l’histoire ;
- l’autonomie de la pensée : l’art, la science ou la philosophie semblent parfois dépasser leur époque, ce qui nuance l’idée d’un simple reflet ;
- la portée de la critique : la thèse invite à interroger l’origine sociale de nos convictions, ce qui en fait un outil précieux pour une dissertation sur la conscience, la liberté ou la vérité.



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