La science : La nature , nous l'expliquons ; La vie de l'âme , nous la comprenons

« La nature, nous l’expliquons ; la vie de l’âme, nous la comprenons » : cette formule est du philosophe allemand Wilhelm Dilthey (1833-1911). Elle figure dans ses Idées concernant une psychologie descriptive et analytique, publiées en 1894 (en allemand : « Die Natur erklären wir, das Seelenleben verstehen wir »). En une phrase, elle résume l’idée qui traverse toute son œuvre : les sciences de l’homme n’ont pas le même objet que les sciences de la nature, et elles doivent donc avoir leur propre méthode.
Expliquer et comprendre
Pour Dilthey, les sciences de la nature (physique, chimie, biologie) étudient des phénomènes qu’elles observent de l’extérieur. Elles les expliquent en les rattachant à des causes et à des lois générales. Les sciences humaines, qu’il appelle « sciences de l’esprit » (Geisteswissenschaften), ont affaire à des productions de l’esprit humain : actions, institutions, œuvres, textes. Celles-ci ont un sens, et ce sens ne se saisit pas seulement par des causes : il faut le comprendre, c’est-à-dire reconstituer, à partir de signes extérieurs, la vie intérieure qui s’y exprime.
Un projet contre l’imitation des sciences de la nature
À l’époque de Dilthey, le prestige des sciences de la nature est immense, et beaucoup pensent que la psychologie, l’histoire ou la sociologie ne deviendront sérieuses qu’en copiant leurs méthodes. Dilthey s’y oppose. Dès son Introduction aux sciences de l’esprit (1883), il cherche à donner à ces disciplines un fondement propre. Dans le texte de 1894, il critique une psychologie « explicative » qui décompose la vie psychique en éléments séparés, et défend une psychologie « descriptive », attentive à la vie mentale comme un ensemble vécu, dont les parties sont liées entre elles.
Un exemple
Pour comprendre pourquoi Brutus a participé à l’assassinat de César, l’historien doit reconstituer ses raisons, ses convictions, la situation telle qu’il pouvait la percevoir. Il s’appuie sur des documents, sur des actes, sur des paroles rapportées, et il les interprète. Le chimiste qui analyse une substance n’a pas à se mettre à la place de celle-ci : il mesure, compare, explique. La différence ne tient pas à la rigueur, mais à la nature de l’objet étudié.
Ce que la formule ne dit pas
On réduit parfois la « compréhension » de Dilthey à une simple empathie, une intuition sans contrôle. C’est un contresens. Pour lui, comprendre est une démarche méthodique, qui s’appuie sur l’interprétation des textes et des traces laissées par les hommes, c’est-à-dire sur l’herméneutique. La compréhension doit pouvoir être justifiée, discutée et corrigée, comme toute connaissance scientifique.
Une postérité durable
L’opposition entre expliquer et comprendre a nourri tout le débat ultérieur sur la méthode des sciences humaines. Le sociologue Max Weber en a proposé une synthèse avec sa sociologie « compréhensive », qui cherche à la fois à comprendre le sens des actions et à en expliquer les causes. Plus tard, le philosophe Paul Ricœur a soutenu qu’expliquer et comprendre ne s’opposent pas, mais se complètent : on explique plus pour comprendre mieux. La formule de Dilthey reste ainsi un point de départ classique pour réfléchir à ce que signifie connaître l’être humain.

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