La technique et l'action : L'homme est le plus intelligent des animaux parce qu'il a des mains

« L’homme est le plus intelligent des animaux parce qu’il a des mains » est une thèse attribuée au philosophe grec Anaxagore. Elle nous est connue par Aristote, qui la rapporte dans son traité Les Parties des animaux pour la discuter et la renverser. Elle pose une question centrale de la philosophie de la technique : est-ce la main qui rend l’homme intelligent, ou l’intelligence qui donne sens à la main ?
Anaxagore et Aristote
Anaxagore de Clazomènes, philosophe du Ve siècle avant notre ère, est connu pour avoir fait de l’Intellect (noûs) le principe qui ordonne le monde. Ses écrits ne nous sont parvenus que par fragments et citations. Aristote lui attribue l’idée que l’homme doit sa supériorité intellectuelle à ses mains. Il répond aussitôt qu’il est plus raisonnable de dire l’inverse : l’homme a reçu des mains parce qu’il est le plus intelligent. Selon Aristote, la nature, qui ne fait rien en vain, donne à chaque être les organes qu’il est capable d’utiliser ; or la main est comme un outil qui tient lieu de beaucoup d’autres, un instrument polyvalent qui ne sert qu’à un être capable d’acquérir de nombreux savoir-faire.
La main, outil de tous les outils
La thèse d’Anaxagore garde pourtant une grande force. Les animaux disposent d’un équipement naturel spécialisé : griffes, crocs, carapace, fourrure. L’homme, à première vue démuni, compense cette faiblesse par la fabrication d’artifices : armes, vêtements, abris, outils. Or tout cela passe par la main, qui saisit, tient, manipule et transforme. Les premiers outils prolongent d’ailleurs ses fonctions : la pince serre comme les doigts, le marteau frappe comme le poing. Dans cette perspective, l’intelligence humaine serait d’abord une intelligence pratique, un ensemble de savoir-faire, avant d’être une intelligence théorique.
Le mythe de Prométhée
Platon, dans le Protagoras, raconte un mythe qui éclaire la même idée. Épiméthée, chargé de distribuer les qualités aux êtres vivants, épuise tous les dons au profit des animaux et laisse l’homme nu et désarmé. Pour réparer cet oubli, son frère Prométhée dérobe aux dieux le feu et le savoir technique et les offre aux hommes. La technique apparaît ainsi comme ce qui compense la faiblesse naturelle de l’être humain et le distingue des autres animaux.
Une question toujours actuelle
Au XXe siècle, Henri Bergson définit l’intelligence humaine par la capacité à fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et propose de parler d’homo faber plutôt que d’homo sapiens. L’ethnologue et préhistorien André Leroi-Gourhan, dans Le Geste et la Parole, montre comment la station debout a libéré la main de la marche, en même temps que se développaient le cerveau et le langage. Ces travaux suggèrent que la main et l’intelligence ont évolué ensemble, sans qu’on puisse dire simplement laquelle précède l’autre.
La formule d’Anaxagore garde une valeur de leçon : nous associons volontiers l’excellence aux activités purement intellectuelles, au risque d’oublier que la créativité humaine est indissociable du travail de nos mains.




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