Le temps et l'histoire : Les vivants sont gouvernés nécessairement par les morts : telle est le loi fondamentale du genre humain

« Les vivants sont gouvernés nécessairement par les morts » : cette formule d’Auguste Comte (1798-1857), fondateur du positivisme, affirme que chaque génération est façonnée par l’héritage de celles qui l’ont précédée. Souvent citée sous la forme « les vivants sont toujours, et de plus en plus, gouvernés par les morts », elle résume la place centrale que Comte accorde à l’histoire et à la tradition dans la vie des sociétés.
Le sens de la formule
Pour Comte, aucune société ne part de zéro. La langue que nous parlons, les connaissances scientifiques, les techniques, les institutions et les mœurs nous ont été transmises par ceux qui nous ont précédés. Chaque époque hérite des acquis des siècles antérieurs et les prolonge à son tour. Les générations successives forment ainsi une chaîne continue, comme si l’humanité tout entière était un seul être en perpétuel apprentissage.
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Comte en tire une conséquence frappante : si chacun s’interrogeait sur ce qu’il doit aux autres, il découvrirait que sa dette envers les morts dépasse de loin sa dette envers ses contemporains. Les idées, les œuvres et les sentiments des disparus continuent d’agir à travers nous, que nous le sachions ou non.
L’histoire et la loi des trois états
Cette conception s’inscrit dans la philosophie de l’histoire de Comte. Selon sa « loi des trois états », l’esprit humain passe successivement par un état théologique, où il explique les phénomènes par l’action de divinités, un état métaphysique, où il invoque des entités abstraites, puis un état positif, où il se borne à établir des lois à partir de l’observation. Ce progrès n’est possible que parce que chaque génération reçoit et accumule le travail des précédentes : le présent est le produit du passé.
Une religion de l’Humanité
Dans ses dernières œuvres, notamment le Système de politique positive et le Catéchisme positiviste, Comte fonde sur cette idée une « religion de l’Humanité », sans Dieu. L’Humanité, qu’il nomme le « Grand Être », réunit les vivants, les morts et les générations à venir. Les morts y jouissent d’une « immortalité subjective » : ils survivent dans la mémoire et dans l’action de ceux qui leur succèdent.
Pour organiser ce culte, Comte conçoit un calendrier positiviste de treize mois de vingt-huit jours, consacrés non à des saints mais à de grandes figures de l’humanité : les mois portent les noms de Moïse, Homère, Aristote, Archimède, César, saint Paul, Charlemagne, Dante, Gutenberg, Shakespeare, Descartes, Frédéric II et Bichat, et chaque jour honore un autre personnage illustre.
Portée et critiques
L’idée a durablement marqué la sociologie naissante : Émile Durkheim insistera à son tour sur le poids des faits sociaux hérités, qui s’imposent aux individus. On lui a objecté qu’elle pouvait justifier le conservatisme et sous-estimer la capacité des vivants à rompre avec le passé. Comte, pourtant, ne prônait pas l’immobilité : pour lui, connaître ce que l’on doit aux morts était la condition d’un progrès ordonné, selon sa formule « l’ordre pour base, le progrès pour but ».

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