Nature et culture : L'homme est la mesure de toutes choses

« L’homme est la mesure de toutes choses » est la plus célèbre formule de Protagoras d’Abdère, sophiste grec du Ve siècle avant notre ère. Elle ouvrait l’un de ses ouvrages, aujourd’hui perdu, et nous est parvenue principalement par Platon, qui la discute dans le Théétète. Souvent citée dans les cours de philosophie sur la nature et la culture, elle invite à se demander si nos valeurs viennent de la nature ou des conventions humaines.
Protagoras, un sophiste
Protagoras, né à Abdère vers le début du Ve siècle avant J.-C., est le plus illustre des sophistes, ces maîtres itinérants qui enseignaient contre rémunération l’art de bien parler et de réussir dans la cité. Il séjourna à Athènes, où il fréquenta l’entourage de Périclès. On ne connaît de sa pensée que quelques fragments et ce qu’en rapportent d’autres auteurs, au premier rang desquels Platon, qui lui consacre un dialogue, le Protagoras.
Le texte de la formule
La phrase complète, telle que la rapporte Platon, dit en substance : « L’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, en tant qu’elles sont, et de celles qui ne sont pas, en tant qu’elles ne sont pas. » Le mot traduit par « mesure » désigne un critère, un étalon de jugement. Reste à savoir de quel homme il s’agit : l’individu particulier, ou l’homme en général, vivant en société ?
Une lecture relativiste
Platon l’interprète au sens individuel : les choses sont pour chacun telles qu’elles lui apparaissent. Le même vent paraît froid à l’un et tiède à l’autre, et aucun des deux ne se trompe. Étendue au vrai, au bien et au juste, cette lecture mène à un relativisme radical, que Platon juge intenable : si toute opinion est vraie, alors l’opinion de celui qui pense que Protagoras a tort est vraie aussi. La formule se retournerait contre elle-même.
Une lecture conventionnaliste
Une autre interprétation, plus favorable, voit dans la formule l’affirmation que les valeurs et les normes sont l’œuvre des hommes et non de la nature. Les lois, les usages, la morale et même le langage relèvent de conventions établies par les sociétés. Aristote rapporte d’ailleurs que Protagoras s’intéressait au genre grammatical des noms, qui obéit davantage à l’usage qu’à la nature des choses. Dans le mythe que Platon lui prête dans le Protagoras, les dieux donnent à tous les hommes le sens de la justice et la pudeur, sans lesquels aucune cité ne pourrait exister : les conventions politiques ne sont donc pas arbitraires, elles rendent la vie commune possible.
Nature et culture
La formule pose ainsi une question centrale de la réflexion sur la nature et la culture : ce qui nous paraît naturel, comme nos jugements moraux ou nos goûts, ne serait-il pas construit par la culture ? Reconnaître que les valeurs varient selon les sociétés n’oblige pas à conclure qu’elles se valent toutes ou qu’elles n’ont aucun sens. C’est sans doute la leçon la plus durable de Protagoras : l’humanité ne reçoit pas toutes faites les règles de sa vie, elle doit les instituer et les justifier.


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