La philosophie : Si tu veux devenir philosophe , prépare – toi à être raillé par la foule

« Si tu veux devenir philosophe, prépare-toi à être raillé par la foule » : cette recommandation vient du Manuel d’Épictète, au chapitre 22. Le philosophe stoïcien y prévient son disciple que choisir la philosophie, c’est accepter les moqueries de ceux qui jugeront ce changement prétentieux. Loin de décourager, la phrase prépare à une épreuve jugée inévitable et, au fond, sans importance.
Épictète, un philosophe venu de l’esclavage
Épictète est né au Ier siècle en Phrygie, en Asie Mineure, et a été esclave à Rome avant d’être affranchi. Il y suit l’enseignement du stoïcien Musonius Rufus, puis, lorsque l’empereur Domitien chasse les philosophes de Rome, il s’établit à Nicopolis, en Épire, où il ouvre une école. Il n’a rien écrit lui-même : son disciple Arrien a recueilli ses leçons dans les Entretiens et en a tiré un abrégé, le Manuel.
Le sens de la phrase
Dans ce passage, Épictète imagine les sarcasmes de l’entourage : on se moquera de celui qui revient tout à coup philosophe et qui prend des airs supérieurs. Il conseille de ne pas se donner d’importance, mais de s’attacher à ce qui paraît le meilleur, comme à un poste assigné par la divinité. Il ajoute que, si l’on persévère, ceux qui riaient finiront par admirer ; si l’on cède, on sera doublement moqué.
La leçon rejoint le cœur du stoïcisme : distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. L’opinion d’autrui ne dépend pas de nous ; nos jugements et nos actes, si. Se laisser détourner par la moquerie reviendrait à placer son bien dans une chose qui nous échappe.
Le philosophe, figure moquée depuis l’Antiquité
La moquerie qui vise le philosophe est un thème ancien. Dans le Théétète, Platon rapporte l’anecdote de Thalès tombé dans un puits alors qu’il observait les astres, sous les rires d’une servante thrace : celui qui regarde le ciel ne voit pas ce qui est à ses pieds. Dans l’Apologie de Socrate, Socrate se compare à un taon chargé de piquer la cité pour la tenir éveillée ; ses questions dérangeantes lui valent railleries puis condamnation. Aristophane l’avait déjà caricaturé dans sa comédie Les Nuées.
Une distance qui est une liberté
Le décalage entre le philosophe et la foule ne tient pas seulement au ridicule de la distraction. Il vient de ce que le philosophe interroge ce que chacun tient pour évident. Ce recul critique dérange, et la raillerie est souvent la réponse de ceux dont les certitudes sont ébranlées. Pour Épictète, il ne s’agit ni de mépriser la foule, ni de chercher son approbation, mais de rester constant : la valeur d’une vie philosophique se juge à l’accord entre ce que l’on pense et ce que l’on fait, non aux rires qu’elle suscite.


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