Autrui : Le visage est ce dont le sens consiste à dire : tu ne tueras point

La formule « le visage est ce dont le sens consiste à dire : tu ne tueras point » résume la pensée d’Emmanuel Levinas sur autrui : la rencontre du visage d’un autre être humain n’est pas d’abord une perception, mais un appel moral qui m’interdit de le tuer et me rend responsable de lui. On la trouve dans Éthique et infini (1982), recueil d’entretiens radiophoniques avec Philippe Nemo.
Qui était Emmanuel Levinas ?
Né en 1906 à Kaunas, en Lituanie, Emmanuel Levinas étudie la philosophie à Strasbourg, puis suit à Fribourg-en-Brisgau l’enseignement d’Edmund Husserl et découvre Martin Heidegger. Il contribue à faire connaître la phénoménologie en France, dont il prend la nationalité. Prisonnier de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, il apprend après le conflit que la plus grande partie de sa famille restée en Lituanie a été assassinée. Ses grandes œuvres sont Totalité et infini (1961) et Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (1974). Parallèlement, ses lectures talmudiques nourrissent sa réflexion. Il meurt en 1995.
Le visage n’est pas un objet
Pour Levinas, la philosophie occidentale a souvent ramené l’autre au même : connaître, c’est intégrer ce qui est différent dans ses propres catégories. Le visage résiste à cette appropriation. Je peux décrire la couleur des yeux ou la forme du nez, mais ce n’est pas encore rencontrer quelqu’un. Le visage se présente dans sa nudité et sa vulnérabilité ; il signifie par lui-même, avant toute interprétation.
Cette vulnérabilité est paradoxale. Le visage est exposé, sans défense, et c’est précisément pourquoi il oppose une résistance qui n’est pas une force physique, mais une résistance éthique. Le meurtre reste matériellement possible, mais il apparaît comme ce qui ne devrait pas être. Le commandement biblique « tu ne tueras point » est, pour Levinas, la première parole du visage.
Une responsabilité sans réciprocité
Le face-à-face fonde une responsabilité que je n’ai pas choisie. Levinas la décrit comme asymétrique : je suis responsable d’autrui sans attendre qu’il le soit de moi en retour. Cette responsabilité précède la liberté et même la connaissance ; elle fait de l’éthique la « philosophie première », place que la tradition réservait à l’ontologie, l’étude de l’être.
Cela ne signifie pas que voir quelqu’un suffise à le traiter avec bonté. L’histoire montre assez que la cruauté peut s’exercer face à face. Levinas ne décrit pas un comportement automatique, mais le sens de la rencontre : même celui qui tue a dû passer outre une interdiction que le visage lui adressait.
Du visage à la justice
Dans la vie sociale, je ne suis jamais seul face à un seul autre : il y a aussi le « tiers », c’est-à-dire tous les autres hommes. Il faut alors comparer, juger, instituer des lois. Levinas voit dans cette exigence l’origine de la justice et des institutions, qui doivent rester fidèles à la responsabilité pour chaque visage dont elles procèdent.
Pour aborder le sujet en philosophie
Cette thèse est souvent étudiée dans la notion d’autrui. Elle s’oppose utilement à l’analyse de Sartre, pour qui le regard de l’autre me fige en objet (L’Être et le Néant, 1943), et prolonge à sa manière la réflexion de Kant sur le respect dû à la personne. Elle invite à se demander si la morale naît d’un raisonnement ou d’une rencontre.

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