La morale : La pitié est douce

« La pitié est douce » : cette phrase de Jean-Jacques Rousseau se lit au livre IV d’Émile ou De l’éducation (1762). Rousseau la complète ainsi : la pitié est douce « parce qu’en se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui ». Ce constat, qui peut sembler cynique, s’inscrit en réalité dans une théorie de la morale.
Un plaisir suspect ?
À première lecture, la phrase semble avouer une délectation secrète dans le spectacle du malheur d’autrui, comme si elle donnait raison à l’adage « le malheur des uns fait le bonheur des autres ». Le thème est ancien : au début du livre II de son poème De la nature, Lucrèce observait déjà qu’il est doux de contempler depuis le rivage la détresse d’un navire dans la tempête, non que la souffrance d’autrui soit un plaisir, mais parce qu’il est doux de voir les maux dont on est soi-même exempt.
Ce que Rousseau veut dire
Rousseau ne fait pas l’éloge de la joie maligne. Se réjouir du malheur d’autrui serait de la cruauté, non de la pitié. Le « plaisir » dont il parle est le soulagement de ne pas être à la place de celui qui souffre, et ce soulagement a une fonction : il rend la compassion supportable. Celui qui s’identifierait entièrement au malheureux, au point d’être aussi accablé que lui, ne pleurerait finalement que sur lui-même et serait incapable d’agir. Une certaine distance permet au contraire de reconnaître la singularité de la souffrance d’autrui et de se rendre disponible pour lui porter secours.
C’est aussi pourquoi, dans l’Émile, Rousseau veut éveiller la pitié de l’adolescent : en lui montrant les malheurs auxquels il pourrait lui-même être exposé, on le rend sensible aux peines d’autrui plutôt qu’envieux du bonheur des autres.
La pitié, fondement de la morale
Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Rousseau fait de la pitié l’un des deux principes antérieurs à la raison, avec l’amour de soi. Elle est une répugnance naturelle à voir souffrir tout être sensible, et principalement nos semblables. Avant toute réflexion et toute loi, elle modère l’amour de soi et contribue à la conservation de l’espèce. Les règles morales que la raison formulera plus tard ne font, selon lui, que prolonger ce sentiment premier.
Prolongements et critiques
Cette conception a nourri un long débat. Arthur Schopenhauer fera lui aussi de la compassion le fondement de la morale dans son mémoire Sur le fondement de la morale (1840). D’autres auteurs, comme Friedrich Nietzsche, y verront au contraire une passion ambiguë, qui peut humilier celui qui la reçoit. La phrase de Rousseau garde l’intérêt de poser une question toujours actuelle : peut-on être ému par la souffrance d’autrui sans un retour sur soi, et ce retour sur soi est-il un obstacle ou une condition de l’aide apportée ?



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