Le désir : Nous ne savons renoncer à rien , nous ne souvons qu'échanger une chose contre une autre

« Nous ne savons renoncer à rien, nous ne savons qu’échanger une chose contre une autre » : cette phrase de Sigmund Freud sur le désir figure dans son essai Le Créateur littéraire et la fantaisie (1908). Le fondateur de la psychanalyse y soutient qu’un plaisir une fois connu n’est jamais vraiment abandonné : ce qui ressemble à un renoncement est en réalité la formation d’un substitut. La formule résume une idée centrale de sa pensée du désir.
Le contexte : du jeu de l’enfant à la rêverie de l’adulte
Dans cet essai, Freud s’interroge sur l’origine de la création littéraire. Il part du jeu de l’enfant, qui se crée un monde à lui et l’investit avec beaucoup de sérieux. En grandissant, l’enfant cesse de jouer ; il semble renoncer au plaisir qu’il tirait du jeu. Mais pour Freud, ce n’est qu’une apparence : l’adulte remplace le jeu par la fantaisie, c’est-à-dire par les rêveries éveillées, les « châteaux en Espagne » qu’il se construit en secret. C’est à ce moment que vient la phrase : celui qui connaît la vie psychique sait qu’il n’y a guère de chose plus difficile pour l’homme que de renoncer à un plaisir déjà goûté.
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Une vie faite d’échanges plutôt que de renoncements
La trajectoire de chaque existence paraît jalonnée de renoncements : au corps de la mère, à la satisfaction immédiate des besoins, aux désirs interdits. La phrase de Freud invite à les relire autrement. Selon lui, les pulsions ont la propriété de pouvoir changer d’objet sans perdre leur intensité : lorsqu’un objet est interdit au désir, celui-ci en trouve un autre. Le psychisme ne perd donc pas, il déplace et il échange.
La sublimation
Cette idée éclaire la notion de sublimation, que Freud développe dans plusieurs textes. Par la sublimation, une partie de l’énergie pulsionnelle est détournée de son but premier, notamment sexuel, et orientée vers des activités socialement valorisées : la création artistique, la recherche intellectuelle, le travail. Le désir n’est pas supprimé ; il est échangé contre une satisfaction d’une autre nature, que la société reconnaît.
Le travail du deuil
La même logique se retrouve dans Deuil et mélancolie (1917). Perdre un être aimé semble rendre la joie impossible à jamais. Pourtant, le temps fait son œuvre, ou plutôt ce que Freud appelle le « travail du deuil » : un lent détachement, souvenir après souvenir, par lequel les forces psychiques retirées de l’objet perdu redeviennent disponibles pour d’autres êtres et d’autres activités. Lorsque ce travail échoue, la perte peut se retourner contre le sujet lui-même, comme dans la mélancolie.
Portée de la formule
Souvent citée seule, la phrase peut sembler désabusée. Elle exprime pourtant une forme de confiance dans la plasticité du psychisme : si nous ne savons renoncer à rien, c’est aussi parce que nous savons toujours désirer ailleurs. Elle rappelle enfin que les renoncements imposés par l’éducation et la vie sociale ont un prix, et qu’ils se paient en substituts, en rêveries ou en symptômes.

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