L'État : Les ouvriers n'ont pas de patrie

« Les ouvriers n’ont pas de patrie » est une formule du Manifeste du Parti communiste, rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels et publié en 1848. Elle résume l’internationalisme du mouvement communiste : les prolétaires de tous les pays partagent la même condition et les mêmes intérêts, au-delà des frontières des États. La phrase a pourtant une portée plus nuancée qu’il n’y paraît.
Le contexte du Manifeste
Le Manifeste est écrit pour la Ligue des communistes, à la veille des révolutions européennes de 1848. Dans sa deuxième partie, « Prolétaires et communistes », Marx et Engels répondent au reproche selon lequel les communistes voudraient abolir la patrie et la nationalité. Ils répliquent que les ouvriers n’ont pas de patrie et qu’on ne peut leur ôter ce qu’ils n’ont pas. Le texte s’achève sur l’appel resté célèbre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
Le sens de la formule
Pour Marx et Engels, la division fondamentale de la société n’oppose pas les nations entre elles, mais la bourgeoisie et le prolétariat. L’ouvrier anglais, français ou allemand subit la même exploitation : il vend sa force de travail à un capital qui, lui, circule par-delà les frontières. Les antagonismes nationaux apparaissent alors comme des facteurs de division des travailleurs, que les classes dirigeantes peuvent mobiliser à leur profit, notamment en temps de guerre.
Une nation qui ne disparaît pas
Le Manifeste ne prône pas pour autant l’effacement immédiat des nations. Il précise que le prolétariat doit d’abord conquérir le pouvoir politique dans le cadre de chaque pays, s’ériger en classe nationale, avant que les antagonismes entre peuples ne s’atténuent. La lutte est internationale par son contenu, mais nationale par sa forme. Cette ambiguïté accompagnera longtemps les mouvements qui se réclameront du marxisme.
L’épreuve de l’histoire
L’internationalisme prend une forme organisée avec l’Association internationale des travailleurs, la Première Internationale, fondée à Londres en 1864. Il connaît son échec le plus spectaculaire en 1914 : au déclenchement de la Première Guerre mondiale, la plupart des partis socialistes européens se rallient à la défense nationale et votent les crédits de guerre, en France dans le cadre de l’Union sacrée. Une minorité de militants se réunit en 1915 à la conférence de Zimmerwald, en Suisse, pour dénoncer la guerre.
Au XXe siècle, la tension entre solidarité internationale et émancipation nationale reste vive : de nombreux mouvements de libération nationale contre la domination coloniale se réclameront du marxisme, tout en revendiquant une patrie.
Une citation souvent détachée de son contexte
Isolée, la formule est fréquemment présentée comme un rejet pur et simple de toute appartenance nationale. Relue dans son contexte, elle décrit plutôt une situation, celle d’ouvriers exclus de la propriété et du pouvoir dans leur propre pays, et un programme, celui d’une solidarité de classe qui dépasse les frontières.



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