Le langage : Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons , le plus souvent , à lire des étiquettes collés sur elles

« Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles » : cette phrase du philosophe français Henri Bergson figure dans Le Rire, essai publié en 1900. Elle affirme que le langage, outil indispensable à la vie pratique, finit par s’interposer entre nous et la réalité. Les mots, en nommant les choses, nous dispensent de les regarder vraiment.
Le contexte de la citation
Bergson (1859-1941), prix Nobel de littérature en 1927, se demande dans Le Rire ce qui fait la singularité de l’art. Pour y répondre, il décrit d’abord notre rapport ordinaire au monde : vivre, c’est agir, et agir suppose de ne retenir des choses que ce qui nous est utile. Il ajoute que cette tendance, née du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. La citation ne condamne donc pas le langage : elle en décrit la fonction.
Le langage, un outil au service de l’action
Une langue qui voudrait refléter fidèlement le monde devrait donner un nom propre à chaque chose, à chaque instant. Le dictionnaire serait infini et la communication impossible. Le langage procède autrement : il regroupe sous un même mot une multitude de réalités différentes, dès lors qu’elles ont pour nous le même usage. « Arbre » désigne aussi bien un chêne centenaire qu’un jeune bouleau. Cette généralisation rend possibles la coopération entre les hommes et l’efficacité de l’action. Mais elle a un prix : le mot ne retient de la chose que ce qu’elle a de commun avec d’autres, et laisse échapper ce qu’elle a d’unique.
L’étiquette et l’intériorité
Le phénomène est plus net encore pour nos sentiments. Nous disons « aimer » un aliment comme nous disons aimer une personne : s’agit-il pourtant du même sentiment ? Pour Bergson, nos états intérieurs sont mouvants, singuliers, colorés par toute notre histoire, ce qu’il appelle la durée. Le mot, fixe et impersonnel, les fige et les rend communs à tous. Nous finissons ainsi par ne plus percevoir de nos propres émotions que leur aspect banal, celui que le langage a retenu. Cette critique prolonge l’Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), où Bergson montrait déjà que le langage déforme la vie intérieure en la découpant.
L’artiste, celui qui voit les choses mêmes
La citation prépare une thèse sur l’art. Certains êtres, explique Bergson, sont moins attachés à l’action : la nature les a faits plus « détachés » de la vie pratique. Peintres, poètes et musiciens perçoivent alors ce que les étiquettes nous cachent, et leurs œuvres nous le font voir à notre tour. L’art écarte le voile que l’utilité et le langage avaient posé entre la réalité et nous. En ce sens, l’artiste ne crée pas une réalité nouvelle : il nous rend sensible celle que nous avions sous les yeux sans la voir.
Une phrase pour réfléchir au langage
Cette citation est souvent étudiée en philosophie à propos du langage, de la perception et de l’art. Elle invite à se demander si les mots trahissent toujours la pensée, ou si, comme d’autres philosophes l’ont soutenu, c’est au contraire dans les mots que la pensée prend forme. Elle rappelle surtout que voir vraiment suppose un effort pour dépasser les habitudes de la perception ordinaire.




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