La philosophie : Philosopher , c'est apprendre à mourir

« Que philosopher c’est apprendre à mourir » est le titre d’un chapitre des Essais de Montaigne, le vingtième du livre I dans les éditions courantes. Montaigne y reprend une idée antique, transmise par Cicéron et remontant au Phédon de Platon, et en tire une leçon pratique : se familiariser avec la mort pour cesser de la craindre et mieux vivre.
Une formule héritée de l’Antiquité
Montaigne ouvre son chapitre en citant Cicéron, selon qui philosopher n’est autre chose que se préparer à la mort. Cicéron lui-même s’inspire du Phédon, où Socrate, peu avant de boire la ciguë, explique que la philosophie consiste à détacher l’âme du corps, et donc à s’exercer à mourir. Montaigne ajoute une seconde lecture, plus proche des stoïciens et des épicuriens : toute la sagesse du monde vise à nous apprendre à ne pas craindre la mort.
Penser la mort pour ne plus la redouter
Face à l’échéance inévitable de notre fin, la tentation est de détourner le regard. Montaigne prend le parti inverse. Ce qui nous effraie, dit-il, c’est moins la mort elle-même que l’idée que nous nous en faisons, et la surprise de la voir arriver. D’où son conseil : lui ôter son étrangeté, la fréquenter en pensée, l’avoir souvent à l’esprit. Une phrase célèbre du chapitre le résume : « Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. »
Cette préparation n’est pas l’aveu d’une existence accablée qui se résigne au désespoir. Elle est au contraire la condition d’une vie libre : celui qui a appris à mourir a désappris à servir, écrit Montaigne, car la peur de la mort est la racine de bien des servitudes.
Mourir en vivant pleinement
Le chapitre ne prêche pas la morosité. Montaigne souhaite que la mort le trouve occupé à vivre, et il le dit par une image restée fameuse : il veut qu’elle le trouve « plantant ses choux », sans souci d’elle et encore moins de son jardin inachevé. Puisque la vie peut s’interrompre à tout moment, il faut tenir chaque jour pour précieux et ne pas remettre à plus tard l’essentiel.
Une pensée qui évolue
Les Essais ont été écrits et enrichis sur une vingtaine d’années, et la pensée de Montaigne évolue. Dans le livre III, il prend ses distances avec cette préparation laborieuse : la nature, observe-t-il, enseigne d’elle-même à mourir le moment venu, comme elle l’enseigne aux gens simples qui n’ont lu aucun philosophe. L’insistance se déplace alors de la méditation de la mort vers l’art de bien vivre.
Cette tension fait la richesse du thème pour une dissertation. On peut confronter Montaigne à Épicure, pour qui la mort n’est rien pour nous puisque nous ne la rencontrons jamais, à Spinoza, pour qui l’homme libre pense à la vie plutôt qu’à la mort, ou à Pascal, qui reproche aux hommes de se divertir pour ne pas y penser. Dans nos sociétés où la mort est souvent tenue à distance, la leçon de Montaigne garde toute son actualité.



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